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«L’Illusion comique», ou la mélancolie de Corneille

LE MONDE | 15.12.08 | 16h55  •  Mis à jour le 15.12.08 | 16h56

Revoilà L’Illusion comique à la Comédie-Française : l’«étrange monstre», comme l’appelait Corneille lui-même, n’avait pas été joué sur le plateau de la salle Richelieu depuis… 1937, avec la célèbre mise en scène de Louis Jouvet. Cette nouvelle version 2008, signée par le metteur en scène bulgare (mais installé en Belgique depuis plusieurs années) Galin Stoev, risque de déconcerter. Comme elle a semblé dérouter le public de la soirée de première à la Comédie-Française, lundi 8 décembre.

C’est une étrange Illusion : nouvelle, indéniablement, ultracontemporaine et très intellectuelle. Intéressante dans la réflexion qui la sous-tend, mais dénuée de la magie que l’on attend de ce chef-d’oeuvre baroque où Corneille célèbre les pouvoirs du théâtre.

Galin Stoev a choisi la version réécrite par Corneille en 1660, plutôt que la version initiale de 1635. L’intrigue est toujours la même, mais l’auteur du Cid, en son âge mûr, a resserré les boulons : c’est moins fou, moins frais, moins baroque. Le choix du metteur en scène a sa cohérence. C’est moins le théâtre dans le théâtre, le déploiement magique de l’illusion, qui l’intéresse, que ce qu’il recouvre : la mélancolie de Corneille face au passage du temps.

Alcandre, le magicien qui conduit toute l’intrigue, aurait donc mission de nous montrer la fragilité de nos petites vies «entourées par un sommeil», dirait le Shakespeare de La Tempête : la fuite des amours et des désirs, et l’éphémère de toute chose, que ne peut retenir même le souvenir.

Le voici donc, cet Alcandre que joue le magnifique Hervé Pierre, acteur d’une richesse humaine inouïe : un mage un peu louche en pantalon de cuir et chemise largement ouverte sur le poitrail. Sa «grotte» est un espace à la froideur clinique, fait de plans multiples, de transparences et de reflets : des cloisons qui coulissent, des cages de verre, des fenêtres qui glissent.

MATAMORE GÉNIAL

Dans cet espace fuyant comme un rêve, Alcandre déploie donc, devant les yeux de son ami Pridamant (Alain Lenglet), à la manière d’un long flash-back, la vie de son fils Clindor, telle qu’elle s’est déroulée depuis dix ans. Comédie, tragédie, théâtre de la vie. Il semble ne la convoquer, toute cette histoire, que pour pouvoir lui (nous) dire : tout ceci est passé, et ce qui est passé ne peut plus être vécu.

Pourtant ce passé, tel qu’il revit sur la scène du théâtre-dans-le théâtre, a été vécu, bien vécu. Et tel qu’il est recréé dans le présent du théâtre, il est vivant, bien vivant : c’est là que Galin Stoev rejoint Corneille dans sa réflexion sur le théâtre et la vie, par des détours un peu tortueux, mais non dénués de subtilité.

Cette vie, cette intensité du présent sont portées par une bande d’acteurs formidables qui, à une ou deux exceptions près, arrivent à faire exister le parti pris difficile de leur metteur en scène.

Loïc Corbery (Clindor) confirme ici son talent à jouer les jeunes premiers avec sincérité et ce poil de distance et d’ironie qui permet de ne pas tomber dans le cliché. Judith Chemla, une nouvelle venue à la Comédie-Française, étonnante, et Julie Sicard, sont, dans les rôles d’Isabelle et de Lyse, d’une intelligence de jeu remarquable.

Mais le plus surprenant, c’est le Matamore très inhabituel et tout à fait génial de Denis Podalydès. De ce personnage qui rêve sa vie plutôt que de la vivre, l’acteur fait un clochard fantomatique, au burlesque lunaire. Avec Galin Stoev, les «spectres parlants» de Corneille ne sont pas uniquement des créatures de théâtre.

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pierre-corneilleBiographie de Pierre Corneille

Fils de la haute bourgeoisie de robe, Pierre Corneille fait de brillantes études chez les Jésuites et exerce la charge d’avocat général à la table de marbre du Palais pendant vingt ans. Il se fait d’abord connaître et apprécier grâce à ses comédies tel ‘Mélite‘ en 1628. Il est ensuite remarqué par Richelieu qui lui verse une pension. Cette association s’achève avec ‘Le cid‘ qui vaut à Corneille la gloire nationale et inaugure une série de chefs-d’ oeuvre. Si Corneille a été plus tard délaissé au profit de son rival Racine, et qu’il mourut dans l’indifférence et le plus grand dénuement, il est aujourd’hui considéré comme le fondateur du théâtre classique français. Ses oeuvres au style oratoire et limpide rassemblent des personnages héroïques exceptionnels confrontés à des situations tout aussi exceptionnelles. C’est parce que Corneille croyait en la responsabilité de l’homme que ses personnages ne sont jamais submergés par la passion mais guidés par leur raison.