Ariane Mnouchkine surprend en adaptant Jules Verne

AFP/STÉPHANE DE SAKUTIN L'animatrice du Théâtre du Soleil et metteure en scène, Ariane Mnouchkine, à Paris, en mars 2008.

Malgré le soleil, l’air est glacial sous les arbres du bois de Vincennes. A la Cartoucherie, la grande nef du Théâtre du Soleil se prépare pour un nouveau voyage. J – 10. Le bateau doit impérativement être mis à quai mercredi 3 février. Branle-bas de combat. Le capitaine, Ariane Mnouchkine, dans son uniforme habituel – poncho afghan en laine naturelle -, est comme toujours au four et au moulin, dirigeant son équipage avec son autorité maternelle.

Le grand foyer du théâtre, où la troupe accueille toujours le public une heure avant la représentation, est en voie de transformation complète. Les frises de bouddhas méditatifs ont laissé place à une imagerie début de XXe siècle, droit sortie des gros volumes de cuir rouge des Voyages extraordinaires de Jules Verne aux éditions Hetzel. Au mur, les affiches promettent «de l’aventure, de l’inconnu, du danger, de l’amour…».

Ariane Mnouchkine a fêté en 2009 ses 70 ans et les 45 ans de sa compagnie. Son Théâtre du Soleil est la troupe française la plus connue dans le monde. Ses créations mythiques, de 1789 aux Ephémères, en passant par L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, sont entrées dans l’histoire du théâtre. Mais, à chaque nouveau spectacle, Mnouchkine la flamboyante recommence tout, réinvente tout, et surprend. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle intrigue, avec cette nouvelle création intitulée Les Naufragés du fol espoir.

«Eh oui, après Les Ephémères, j’étais partie pour refaire un cycle Shakespeare, s’amuse-t-elle. J’avais surtout envie de monter Macbeth, pour des raisons politiques évidentes, et très contemporaines. Mais je me suis rendu compte que pour parler vraiment d’aujourd’hui, j’étais obligée de tordre Shakespeare : le monde politique actuel, quels que soient sa férocité, son cynisme, n’est pas celui de Macbeth. Et je suis tombée sur ce roman méconnu de Jules Verne. C’était exactement la fable qu’il nous fallait, pour travailler sur un certain sentiment du présent : ce désenchantement prophétique qui semble devenu le seul horizon.»

Ce mystérieux roman posthume de l’auteur de Vingt Mille Lieues sous les mers, terminé et publié par son fils en 1909 sous le titre Les Naufragés du «Jonathan«, conte l’histoire de migrants – ouvriers, artisans, entrepreneurs, intellectuels… – qui partent pour l’Afrique, et échouent sur une île après le naufrage de leur bateau.

Pour Ariane Mnouchkine, la fable offrait l’occasion de repartir d’une époque de «fol espoir», ce tournant du XIXe et du XXe siècle «où tout s’invente, dans une formidable croyance dans le progrès : l’électricité, le téléphone, le cinéma, les avions, les sous-marins, Freud, Marx… Tout est là pour que le monde devienne tel qu’il pourrait être, et ce n’est pas le cas. Ce formidable espoir subit un premier coup d’arrêt avec la guerre de 14-18, qui ouvre la porte du désenchantement. J’ai eu envie de nous plonger juste avant ce coup d’arrêt, pour voir ce qui pourrait être retenté aujourd’hui.»

Ariane Mnouchkine a demandé à Hélène Cixous, compagne de route du Théâtre du Soleil depuis Norodom Sihanouk et L’Indiade, dans les années 1980, d’adapter la fable pour le théâtre. La troupe, parallèlement, a inventé une «histoire dans l’histoire» au gré des improvisations menées sur le plateau. La fable, très fidèle à Jules Verne sur le fond, se réinvente avec de nouveaux personnages. Mais la directrice du Théâtre du Soleil assume entièrement la dimension de roman d’aventures de ces Naufragés.

Plus que jamais, Ariane Mnouchkine, qui a toujours gardé inscrite au fronton de son théâtre la devise de la République française, «Liberté, Egalité, Fraternité», veut créer un spectacle populaire «et joyeux ! De cette gaieté dont Ninon de Lenclos disait qu'»elle donne de la force»».

«Pourquoi ne pas refourbir les armes de l’idéal ?, conclut une Mnouchkine chez qui rien, même la morosité ambiante, ne semble pouvoir entamer l’ardeur à combattre et à créer. Cette fameuse devise «Liberté, Egalité, Fraternité», est-ce que c’est vraiment moisi ? On essaye de nous le faire croire. Et on rit d’un rire destructeur. Mais il y a aussi un autre rire, rénovateur, revivifiant. Ce serait bien que nous arrivions à redonner de la fraîcheur à certains mots, à certains désirs, à certains rêves.»


«Les Naufragés du fol espoir (Aurores)», une création collective du Théâtre du Soleil, mi-écrite par Hélène Cixous, d’après Jules Verne. Mise en scène : Ariane Mnouchkine. Théâtre du Soleil, Cartoucherie de Vincennes, route du Champ-de-Manoeuvre, Paris-12e. Mo Château-de-Vincennes, puis navette. Tél. : 01-43-74-24-08. Mercredi, jeudi et vendredi à 19 h 30, samedi à 14 heures et 20 heures, dimanche à 13 heures, jusqu’en juin. De 14 € à 25 €. Durée : 4 heures, avec un entracte.

  • Fabienne Darge,
  • LE MONDE | 03.02.10 | 16h51  •  Mis à jour le 03.02.10 | 16h51
Post a comment or leave a trackback: Trackback URL.

Σχολιάστε

Εισάγετε τα παρακάτω στοιχεία ή επιλέξτε ένα εικονίδιο για να συνδεθείτε:

Λογότυπο WordPress.com

Σχολιάζετε χρησιμοποιώντας τον λογαριασμό WordPress.com. Αποσύνδεση /  Αλλαγή )

Φωτογραφία Google

Σχολιάζετε χρησιμοποιώντας τον λογαριασμό Google. Αποσύνδεση /  Αλλαγή )

Φωτογραφία Twitter

Σχολιάζετε χρησιμοποιώντας τον λογαριασμό Twitter. Αποσύνδεση /  Αλλαγή )

Φωτογραφία Facebook

Σχολιάζετε χρησιμοποιώντας τον λογαριασμό Facebook. Αποσύνδεση /  Αλλαγή )

Σύνδεση με %s

Αρέσει σε %d bloggers: